LES ECHOS -Patrick Artus (conseiller économique de Natixis)

Le prix du gaz en particulier et de l'énergie en général n'est pas près de baisser, y compris en 2023 et 2024. Cette hausse structurelle va amener l'industrie européenne à se délocaliser à nouveau, estime Patrick Artus, au profit d'un essor des services sur le continent européen.

 Les électro-intensifs, comme les hauts fourneaux de la sidérurgie, vont énormément souffrir de la hausse durable des prix de l'énergie.

Les économistes et les gouvernements européens se sont aperçus progressivement au cours du premier semestre 2022, et brutalement au cours de l'été 2022, que la compétitivité-coût de l'industrie européenne se dégradait fortement en raison de la hausse des prix de l'énergie. L'arrêt des exportations de gaz naturel russe vers l'Union européenne prive l'Europe de 40 % de son gaz naturel, donc de 11 % de l'ensemble de son énergie.

Malgré les efforts de remplacement du gaz russe par du GNL (gaz naturel liquéfié) venant des Etats-Unis, de Norvège, du Qatar, d'Algérie…, malgré un recours accru au charbon pour produire de l'électricité, et malgré un effort majeur d'économie d'énergie, il manquera de 3 à 4 % de l'énergie européenne en 2022-2023 et à nouveau en 2023-2024, le gaz russe n'étant entièrement remplacé par d'autres sources d'énergie qu'en 2026-2027.

Cette perte d'approvisionnement en gaz russe pose deux problèmes : un problème de quantité (il faut se passer de 3 à 4 % de la ressource habituelle en gaz naturel) et un problème de prix (la rareté du gaz naturel conduit à un prix d'équilibre très élevé). L'industrie européenne d'une part devra réduire sa consommation de gaz naturel et d'électricité (de 3 % pendant les hivers 2022-2023 et probablement 2023-2024), d'autre part sera confrontée à un prix très élevé du gaz naturel et de l'électricité.

De nouvelles délocalisations ?

Le prix du gaz naturel pourrait atteindre, en Europe, 400 à 500 euros par MWh ; à titre de comparaison, il est de 30 à 35 euros par MWh aux Etats-Unis. En ce qui concerne l'électricité, le prix ne serait que de 180 euros par MWh en raison du plafonnement du prix par la Commission européenne. L'électricité et le gaz naturel représentant 65 % de l'énergie de l'Europe, le prix de l'énergie sera, pendant au moins 2 ans, environ 7 fois plus élevé en Europe qu'aux Etats-Unis, ce qui implique un supplément de coût total de pratiquement 20 % pour l'industrie européenne.

Il faut comprendre que l'industrie européenne, et en particulier les industries grosses consommatrices d'énergie (agroalimentaire, biens intermédiaires, chimie, engrais…) vont énormément souffrir d'un tel handicap de compétitivité-coût. Certaines entreprises préfèrent ne pas produire plutôt que produire à perte ; d'autres vont délocaliser dans des régions (Etats-Unis, Chine…) où les coûts de production sont plus faibles qu'en Europe. Le risque est que l'Europe subisse une nouvelle vague de délocalisations industrielles, alors qu'on parlait de réindustrialisation, de relocalisation.

Une déformation de l'économie

Y a-t-il des pistes pour éviter ces délocalisations nouvelles ? La première piste serait que les gouvernements européens subventionnent beaucoup plus le gaz naturel et l'électricité. Mais cette piste se heurte à un obstacle majeur qui est le coût de cette subvention, dans un environnement où les déficits publics sont déjà très élevés et où les taux d'intérêt se redressent.

 La seconde piste serait une forte dépréciation supplémentaire de l'euro, qui, même si elle accroissait encore plus les prix de l'énergie 
 importée en Europe, réduirait le prix global, exprimé en devises, des produits industriels européens. Mais une dépréciation 
 supplémentaire de l'euro impliquerait le maintien de taux d'intérêt très bas sur l'euro, donc le renoncement de la BCE à lutter contre 
 l'inflation.

Il est donc probable que l'Europe va avoir une déformation de son économie, en raison du prix très élevé de l'énergie par rapport aux autres pays, pendant plusieurs années, au détriment des secteurs d'activité très consommatrices d'énergie. Cela accentuera la déformation de l'économie européenne vers les services, et il faut espérer que ces services ne seront pas seulement des services peu sophistiqués, employant des personnes peu qualifiées, mais aussi des services haut de gamme : électronique, finance, ingénierie…