La Nouvelle République -

Ambiance crépusculaire en cette matinée de 23 juillet à la Fonderie Fonte.

Après des mois de lutte, les ouvriers de la Fonderie Fonte ont dû jeter l’éponge avec la fermeture annoncée de leur usine. Nous étions là quand les fours se sont arrêtés après 40 ans de fusion.

On est le 22 juillet et les échos qui bruissent depuis quelques jours de la Fonderie Fonte ne sont pas bons. Placée en redressement judiciaire au mois d’avril 2021, l’entreprise et ses 290 salariés savent déjà leur sort scellé. Une réunion de la dernière chance a eu lieu le 6 juillet à Paris avec les administrateurs, ne laissant plus de place au doute : en l’absence de repreneur et faute de production, la liquidation judiciaire de la fonderie doit intervenir le 31 juillet.

Mais en cette soirée du 22 juillet, le bruit court chez les syndicats de l’entreprise que quelque chose de définitif et d’imprévu se prépare. L’arrêt anticipé de la « coulée » – c’est-à-dire l’arrêt de la production – pourrait intervenir dans la soirée, assure la CGT. « Aujourd’hui, vous êtes devant un mort »

Vendredi 23 juillet, au matin. Le temps est maussade comme l’est la météo sociale. Devant les grilles de l’usine d’Ingrandes, le désarroi et la tristesse sont palpables. Je suis sur place en compagnie de mon collègue photographe Mathieu Herduin. Dans les yeux des salariés et des syndicalistes que nous croisons, de la rage et des larmes. Les fours de la fonte se sont effectivement arrêtés pour de bon après 40 ans de fusion. Cette fois, c’est bien la fin. « On n’admet pas cette façon de faire.

Certains salariés auraient aimé voir la dernière coulée. On voulait faire le deuil mais ils nous ont même enlevé cette dignité », ne décolère pas Alain Delaveau, de la CGT, une des figures de la lutte pour ne pas crever des fondeurs. J’ai assisté de longs mois au combat quasi-quotidien de cet homme de bien et de quelques-uns de ses collègues syndicalistes. Ils ont tout donné et, en ce jour de défaite, ils sont lessivés. Être là au bon moment. C’est l’ADN du journaliste. En cette matinée particulière où tout est foutu, les règles habituelles sont un peu oubliées. Alain Delaveau nous emmène, nous la presse locale, dans l’usine où il n’est généralement pas facile de franchir le poste de garde.

Tristesse et incompréhension

Au cœur du réacteur, les fours géants sont à l’arrêt. Un peu plus loin, un stock de 12.000 carters, les derniers produits ici. Le vacarme habituel s’est tu. Ambiance crépusculaire.

Par petits groupes, des ouvriers discutent. Devant la caméra de Mathieu, certains disent leur tristesse et leur incompréhension. « J’ai appris à 5 h 30, en arrivant, que c’était fini. Ils avaient vidé les fours. Je me suis dit : je vais aller là où je suis depuis des dizaines d’années, je vais couper le courant. J’ai coupé mes ordinateurs, j’ai coupé le spectro, j’ai entendu le ventilateur qui s’arrêtait. Et puis voilà… », témoigne plein de détresse Patrice Manou, un salarié de 59 ans. « Aujourd’hui, vous êtes devant un mort », clame Alain Delaveau en désignant les fours. Je ressors de l’usine secoué.