Les Echos - opinion de : Claude Sicard économiste et consultant international.

Il manque 350 milliards d'euros au PIB français en raison de la fonte de notre secteur industriel depuis la fin des Trente Glorieuses, estime l'économiste Claude Sicard. Emmanuel Macron, qui veut « bâtir un modèle économique plus fort, pour ne pas dépendre des autres » aura du pain sur la planche pour que la réindustrialisation de notre pays produise les effets escomptés. L'usine de Renault de Maubeuge où sont fabriqués des Kangoos et des utilitaires Mercedes-Benz.L'usine de Renault de Maubeuge où sont fabriqués des Kangoos et des utilitaires Mercedes-Benz. L'usine de Renault de Maubeuge où sont fabriqués des Kangoos et des utilitaires Mercedes-Benz. (Jacques Witt/Sipa)

Emmanuel Macron, dans son adresse à la nation du 14 juin dernier, a mis fin au confinement de la population et il a indiqué aux Français que nous entrions maintenant dans une « seconde étape », celle de la reconstruction de l'économie du pays. Il s'agit d'une annonce capitale, et l'on peut craindre que les Français minimisent l'enjeu dont il s'agit, ne mesurant vraiment ni l'ampleur de la tâche, ni sa difficulté. Certains pourront même prendre ces propos pour ceux d'un habile communicant, ce que les Anglais nomment du « smooth talking » ; mais cela n'est probablement pas le cas, car notre Président paraissait très déterminé.

Il va donc s'agir, rien de moins, que de « bâtir un modèle économique plus fort, pour ne pas dépendre des autres », un « modèle économique durable » a dit Emmanuel Macron. Et, développant sa pensée, il a déclaré : « Il nous faut créer de nouveaux emplois en investissant dans notre indépendance technologique, numérique, industrielle et agricole, par la recherche, la consolidation des filières, l'attractivité, et les relocalisations lorsque cela se justifie, et un vrai pacte productif ».Il s'agit d'une tâche de très longue haleine, particulièrement ardue, qui va nécessiter que soient effectuées de très profondes réformes de structure. Cette allocution marque donc le nouveau cap qu'il se fixe pour la fin de son quinquennat, et si les Français acceptent de lui faire à nouveau confiance pour un nouveau mandat lors de la prochaine élection présidentielle, ce devrait être, normalement, l'axe directeur de son second quinquennat.

Désindustrialisation du pays

Depuis bien des années, en effet, tous les clignotants de l'économie française sont au rouge, et la France, il faut en être conscient, vit sous-perfusion. Elle est alimentée artificiellement par des fonds provenant d'emprunts et par des prélèvements obligatoires tout à fait excessifs sur sa population. Cette thérapie a, bien évidemment, ses limites, et nous sommes, précisément, en butée, aujourd'hui. La dette extérieure n'a pas cessé de croître, d'année en année, et du fait des mesures prises pour soutenir l'économie pendant la crise du coronavirus elle va faire un bond supplémentaire pour atteindre en fin d'année 120 % du PIB. Quant aux prélèvements obligatoires, ils sont devenus les plus élevés de tous les pays développés, et on ne peut guère aller plus loin : ils brident le dynamisme des entrepreneurs et réduisent la compétitivité des entreprises.

Opinion | Pourquoi l'économie française est grippée

Le mal vient de la fonte régulière, d'année en année, du secteur industriel du pays. Les Français n'en prennent conscience que seulement aujourd'hui, avec la crise du coronavirus qui a servi de révélateur. A la fin des Trente Glorieuses le secteur industriel de la France était puissant : il employait 6,5 millions de personnes et représentait 28 % du PIB. Aujourd'hui, les effectifs industriels se sont considérablement réduits : ils ne sont plus que de 2,7 millions de personnes, et le secteur industriel ne contribue plus que pour 10 % seulement à la formation du PIB. Normalement, il devrait s'agir de 20 %, et l'Allemagne ou la Suisse se situent bien au dessus. La France est donc, à présent, le pays le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part.

Nos dirigeants se sont trompés en se fondant par trop sur la théorie des « trois secteurs de l'économie » qui voudrait qu'une économie moderne soit une société « postindustrielle », c'est-à-dire sans industrie. En fait, la théorie des trois secteurs de l'économie que Jean Fourastié avait dégagée de ses travaux, en 1946, a été caricaturée. Un pays moderne n'est pas un pays sans industrie, mais bien, plutôt, un pays doté d'un secteur « hyperindustriel », avec des effectifs, certes, réduits par rapport à la phase antérieure, mais où les emplois sont à très forte valeur ajoutée. On oublie que Jean Fourastié avait raisonné en termes d'effectifs, et non pas de valeur ajoutée.

Perte de richesse

Si l'on prend le soin d'établir une corrélation entre la production industrielle des pays (calculée par habitant), et les PIB/capita de ces pays, on note un coefficient de corrélation étonnamment élevé : il est un peu supérieur à 0,93. Cela signifie que la production industrielle des pays est bien la variable explicative de leur richesse. Il est ainsi aisé, par les techniques de l'économétrie, de calculer la richesse dont la France s'est privée en abaissant à 10 % du PIB la contribution de son secteur industriel, au lieu de 20 % qui serait le bon niveau. Le calcul auquel nous avons procédé aboutit à la conclusion que la perte de richesse due à l'affaissement de notre secteur industriel se monte à 268 milliards d'euros. On peut tenter de recouper ce chiffre par une approche empirique fondée sur les emplois manquants : on arrive, alors, au chiffre de 423 milliards d'euros. Il paraît donc possible de retenir, de ces deux approches, le chiffre moyen de 350 milliards d'euros.

Cette perte de richesse est donc considérable, et c'est elle qui a plombé notre économie, car il a fallu que l'Etat intervienne de plus en plus pour soutenir le niveau de vie de la population. La compensation s'est faite d'une part par de l'endettement, chaque année, et, de l'autre, par une montée inexorable de la pression fiscale. L'endettement extérieur du pays n'a donc pas cessé de croître, d'année en année, et les prélèvements obligatoires, de leur côté, sont devenus les plus élevés de tous les pays de l'OCDE. Si notre industrie n'avait pas fondu comme elle l'a fait, le pays n'aurait pas eu à augmenter sa dette de quelque 80 à 100 milliards d'euros chaque année, et les prélèvements obligatoires se situeraient aujourd'hui à la hauteur de ce qu'ils sont dans les autres pays européens : 100 milliards donc qui ont été compensés annuellement par de la dette, et 250 milliards de trop, aujourd'hui, sur les prélèvements obligatoires.

On n'est donc pas près de voir notre économie se trouver remise d'aplomb.

Emmanuel Macron qui se propose de reconstruire notre économie s'attelle donc à une tâche herculéenne, d'autant qu'il a pris l'engagement de se tenir aux côtés des Français dans cette nouvelle aventure. Il va s'agir de compenser les 350 milliards d'euros qui manquent à notre PIB en raison de la fonte de notre secteur industriel. Ces 350 milliards sont de la valeur ajoutée : cela correspond à un chiffre d'affaires pour le moins double, soit 700 milliards d'euros d'activités nouvelles à trouver. Pour se représenter la dimension du problème, il faut comprendre que cela correspond à plus de 4 fois l'importance de notre secteur automobile et à 10 fois celle du secteur aéronautique. On n'est donc pas près de voir notre économie se trouver remise d'aplomb : le problème crucial reste de savoir avec quelles nouvelles activités on va pouvoir reconstruire le pays, et combien de temps tout cela va demander ?