: seuls les sables marins et fluviaux sont adaptés aux besoins des chantiers et leur exploitation intensive déclenche une véritable «guerre du sable». A Tanger, «les petites mains» des trafiquants travaillent sur les plages au vu et au su de tous. Aux Maldives, la récolte se fait sous les eaux transparentes. L'Etat de Floride, à grand renfort de dragueuses offshore et de bulldozers, renfloue ses plages en voie de disparition, contribuant ainsi à déséquilibrer davantage l'écosystème maritime qui a fait sa renommée touristique. De leur côté, les élus et la population des Côtes d'Armor, en Bretagne, se mobilisent contre un nouveau projet de dragage.

A la veille du farniente estival, voici lancé un solide pavé dans la mer. Les plages du globe fondent comme du sucre. Elles pourraient même avoir totalement disparu avant la fin du siècle, nous alerte ce documentaire. La conséquence d'un appétit contemporain démesuré pour le sable — « héros invisible de notre époque », résume un géologue —, qui permet la fabrication du béton, mais aussi du verre, des cosmétiques ou des ordinateurs. Avec 15 milliards de tonnes par an, c'est aujourd'hui la ressource naturelle la plus consommée après l'eau.

Le sable, enjeu d'une bataille économique féroce, au risque de conséquences écologiques désastreuses : c'est le propos aussi inédit que passionnant de l'enquête d'envergure menée par Denis Delestrac. Le réalisateur a sillonné la planète sur les traces des dragueurs des mers, des bétonneurs des villes, et aussi des trafiquants de poudre grise qui agissent avec la violence des mafias. Montrant comment les excès des uns rejaillissent dans la vie des autres, dans une réaction en chaîne aussi inexorable qu'aberrante : rivages qui s'érodent en Floride (où neuf plages sur dix sont en voie de disparition), littoral grignoté mètre cube après mètre cube au Maroc pour couler le béton des résidences de vacances, îles englouties en Indonésie...

Sur la piste du sable, le film embrasse de manière globale les excès de notre temps, croisant enjeux économiques, urbanistiques, démographiques, géopolitiques. A travers la frénésie bâtisseuse se dévoilent la spéculation immobilière et ses châteaux (vides) en Espagne, ou la démesure bling-bling ­(Dubai et ses îlots artificiels gagnés sur l'eau à coups de remblayages pharaoniques). Le tableau d'un monde construit sur du sable. Littéralement. Virginie Félix

Virginie Félix